La fertilisation organique va-t-elle devenir indispensable ?

Publié le 25 mai 2026 à 07h00

Catégorie : Actualités

L’entreprise Frayssinet, spécialisée dans la fertilisation organique depuis 1870, fête ses 30 ans sur le marché des espaces verts. L’occasion de revenir avec Thierry Frayssinet, dirigeant depuis plus de 40 ans de cette entreprise familiale, sur les évolutions de la fertilisation organique adaptée aux terrains de sport.

Pour le 30e anniversaire de la marque Frayssinet sur le marché des espaces verts, Thierry Frayssinet, président du Groupe Ethicae, Yann Frayssinet, DRH et vice-président de la commission engrais au sein de l’UPJ et Lionnel Faber, directeur commercial et marketing, reviennent sur l’arrivée des engrais organiques sur les terrains de sport et abordent l’avenir proche de la fertilisation organique sur ce marché, avec une Loi Climat & Résilience qui va rebattre les cartes.

 

De « vendeurs de fumier » à…

Les débuts de la fertilisation organique sur les espaces verts, et plus particulièrement sur les terrains de sport, ont été pour le moins mouvementés. Et ce n’est pas Lionnel Faber, directeur commercial et marketing de Frayssinet, qui dira le contraire. Arrivé dans l’entreprise en 1997 après une expérience de cinq ans dans le greenkeeping, il avait pour mission de piloter l’arrivée de Frayssinet sur le marché des espaces verts. « Certains distributeurs avec lesquels nous travaillions sur les cultures spécialisées, également présents sur la partie espace vert, ont senti à l’époque que le vent pouvait tourner vers la fertilisation organique », se remémore-t-il. Mais les débuts ont été difficiles, et la fertilisation a dû faire face à plusieurs idées reçues. « La première fois que nous sommes allés sur un golf avec des engrais organiques face aux gros ténors des chimiques, on nous traitait de marchands de fumier, se remémore Thierry Frayssinet. Ce n’était pas gagné au début ! ».

Les engrais organiques se sont heurtés à deux problèmes principaux. L’odeur d’une part, très prononcée, qui pouvait déstabiliser aussi bien les opérateurs que les joueurs. A cela s’ajoute la poussière lors des applications. Le deuxième problème était la granulométrie. Les premiers engrais organiques en bouchon, issus du marché agricole, pouvaient provoquer des tigrages sur les terrains, des zones de couleur irrégulière causées par une mauvaise répartition des nutriments.

Un autre frein se dressait contre l’installation de la fertilisation organique : l’efficacité du chimique à l’époque. Dans les années 1990, le chimique faisait encore l’unanimité sur les terrains de sport et s’ancrait dans les pratiques. Pour quelles raisons ces pratiques changeraient-elles, sans contraintes réglementaires ?

 

C’est quoi un engrais organique ?

Un fertilisant organique est un engrais issu de matières naturelles d’origine végétale ou animale. Les éléments nutritifs qu’il contient (N,P,K notamment) sont libérés progressivement grâce à l’action des micro-organismes du sol.

Il existe trois familles d’organiques :

  • Les amendements organiques (pour améliorer le sol)
  • Les engrais organiques (effet sol-plante)
  • Les engrais organo-minéraux (effet plante essentiellement)

 

…à une expertise agronomique reconnue

Petits pas par petits pas, plusieurs professionnels décident de franchir le pas et d’utiliser des engrais organiques, séduits par leurs bienfaits aussi bien pour la plante comme pour le sol. « La fertilisation organique a un double effet sol-plante. Les greenkeepers qui étaient très branchés agronomie l’avaient compris, mais cela s’est fait très progressivement », rappelle Lionnel Faber.

En plus d’apporter des nutriments aux plantes (N,P,K), les engrais organiques améliorent le fonctionnement global du sol. Les produits organiques permettent une libération progressive de l’azote grâce à une minéralisation par les micro-organismes du sol. Cette dynamique réduit les pertes par lessivage renforçant l’efficacité agronomique de l’azote apporté. Ils apportent de la matière organique, stimulent la vie microbienne et améliorent la structure du sol. Les bases organiques compostées, notamment intégrées dans les fabrications Frayssinet, jouent un rôle de structuration de la fertilité biologique du sol assurant une gestion plus stable et durable des flux d’azote. « Nous nous redirigeons vers l’agronomie. Et l’agronomie, c’est la fertilisation organique. C’est comment faire pour rendre la plante moins malade, faire en sorte qu’elle ait plus de racines, une meilleure assimilation, plus d’oligo-éléments, un meilleur rapport avec le besoin en eau, plus d’équilibres biologiques dans le sol, etc. », constate Lionel Faber.

Si la fertilisation organique exige davantage d’anticipation qu’une fertilisation traditionnelle, elle s’inscrit davantage dans une vision plus globale du métier d’intendant où il n’est plus seulement question de s’occuper de la plante, mais de trouver un équilibre entre sol, plante et qualité de jeu. Une méthodologie qui s’ancre parfaitement dans la lutte intégrée.

 

L’avenir de la fertilisation : vers l’organique de gré ou de force ?

Aujourd’hui, la fertilisation organique a ses adeptes. Certains privilégient une méthode hybride, et utilisent des engrais organo-minéraux, qui concilient la vitesse de libération des nutriments minéraux aux effets durables de l’organique.

Les sceptiques, encore nombreux, devront peut-être y passer, par conviction ou par contrainte, avec la Loi Climat & Résilience qui doit être appliquée le 1er janvier 2027. Cette loi, adoptée en 2021, vise à réduire l’impact environnemental de la France dans divers secteurs. Concernant les espaces verts et les terrains de sport, il y a une volonté marquée de limiter l’usage des produits de synthèse, ce qui englobe les fertilisants.

L’entreprise Frayssinet est partie prenante du débat, de par sa position de leader sur le marché, mais aussi son implication dans l’UPJ (union des entreprises pour la protection des jardins et des espaces publics). Elle est, au même titre que ses concurrents, assise à la table des discussions autour de la feuille de route concernant cette loi. « Si ce texte de loi passe, il ne faut pas croire que nous allons être les grands gagnants de la situation. Car nous avons également des solutions organo-minérales. Mais cela s’inscrit dans notre vision de l’agronomie. Il faudra que la filière ait une feuille de route claire et accompagnante, avec des temps de passage chiffrés, pour convertir les utilisateurs vers la technologie organique », indique Yann Frayssinet.

La première étape est de définir ce qu’est réellement un engrais de synthèse, puis de déterminer le périmètre d’application de cette loi, avec une exemption possible pour le marché des terrains de sport. « Il faut arriver à trouver un consensus. Nous proposons d’avoir un calendrier précis et réaliste sur quelques années de transition vers l’organique, accompagnée par des chiffres et de la formation dans le but de ne pas se retrouver demain sous le feu des critiques », explique Yann Frayssinet. Une transition souple, accompagnée par de la donnée, qui pourrait permettre à la filière de regarder l’avenir plus sereinement, à l’aube d’un véritable changement de paradigme, et d’éviter le même scénario de la Loi Labbé, souvent perçue comme brutale par les gestionnaires.

« Il faut voir l’avenir comme une réorganisation des priorités, avec la nutrition comme base de l’entretien. De la même manière qu’un être humain, une plante avec une bonne nutrition de base sera moins malade. La nutrition va redevenir un élément essentiel. Une autre façon de voir le métier d’intendant se profile », poursuit-il.

 

« Si ce texte de loi passe, il ne faut pas croire que nous allons être les grands gagnants de la situation. »

 

Si la fertilisation organique a fortement progressé et peut aujourd’hui couvrir une large part des besoins des utilisateurs, difficile dans l’immédiat pour de nombreux professionnels d’imaginer se passer des engrais de synthèse. Lionnel Faber en est bien conscient. « Aujourd’hui, je dirais que nous pouvons fertiliser les terrains de sport à 80-90 % en organique. Mais à certains moments, nous pouvons avoir besoin d’un complément minéral, notamment pour des terrains très fréquentés ou en construction. C’est d’ailleurs pour cela que nous proposons aussi des organo-minéraux », explique-t-il. Malgré les progrès, la fertilisation reste dépendante de la condition biologique du sol, ce qui peut parfois limiter sa réactivité dans certaines situations. L’intensité d’usage et le besoin de performances des gazons peuvent justifier l’utilisation des engrais chimiques, d’autant plus dans des calendriers sportifs et événementiels de plus en plus chargés, avec des fenêtres d’intervention souvent réduites. Mais les pratiques évoluent, et c’est au fabricant de s’adapter. « Nous devons être en capacité de nous adapter aux usages des professionnels. Chacun a sa méthode de travail, c’est à nous de nous adapter à leurs attentes et problématiques », admet Lionel Faber.

Les questions des pros sur la fertilisation organique

Peut-on aller plus loin dans les formulations organiques, notamment en augmentant les teneurs en NPK ou en intégrant certains éléments comme le fer ?

« Aujourd’hui nous ne sommes pas en capacité, en organique, de formuler des produits avec 20, 10 ou 15 % d’éléments fertilisants. Il y a des contraintes dans les quantités d’azote des 80 matières organiques naturelles que nous travaillons. Par exemple, la matière première la plus riche en azote est le guano ou le sang, autour de 14-15 unités d’azote. »

Comment progresse-t-on aujourd’hui sur la maîtrise de la libération de l’azote dans les fertilisants organiques ? Peut-on atteindre un niveau de précision comparable aux engrais minéraux ?

« Nous savons, pour chaque matière première que nous utilisons, la cinétique de l’azote : comment elle se libère et à quelle vitesse ». Pour maitriser la libération d’azote, l’entreprise doit avoir une expertise dans la formulation et le mélange des matières premières.

Peut-on envisager des fertilisants 100 % issus de ressources locales, en se passant de matières premières importées comme la fibre de coco ?

89 % des approvisionnements en matières premières sont à moins de 500 km à la ronde. « Cela nous permet de garantir des prix qui sont beaucoup moins fluctuants », ajoute Lionel Faber. « Nous nous refusons de travailler avec du compost de déchets verts, des boues urbaines, car nous estimons que ce sont des matières que nous ne pouvons pas contrôler », précise-t-il.

Avec le développement du marché de la fertilisation organique, peut-on espérer à terme une baisse des coûts pour les gestionnaires de terrains de sport ?

« Nous achetons toutes nos matières premières, elles ne nous sont pas données, leurs prix fluctuent en permanence, l’avenir nous dira si sur le long terme leurs prix tendront à la baisse… Ensuite nous sommes fabricants, nous travaillons systématiquement avec des distributeurs, ce sont eux qui fixent le prix aux intendants, pas nous. Et dans l’appréhension du prix, il faut également comprendre que les fertilisants organiques fertilisent la plante mais aussi le sol. »

Un marché qui va évoluer

La fertilisation organique a évolué au fil des dernières années, et le contexte réglementaire évolutif devrait encore accélérer son évolution dans les prochaines années. Si la tendance est à la transition douce vers l’organique, de nouveaux acteurs devraient apparaitre. « On nous mettra tous dans le même panier si jamais des produits ne tiennent pas leurs promesses, qu’il s’agisse de nos produits ou ceux de nos concurrents et néo-concurrents », prévient Thierry Frayssinet.

Pour éviter toute dérive, et favoriser une transition réussie, il faudra mettre l’accent sur la formation. « Aujourd’hui, les principaux freins relèvent de la maitrise et la connaissance de la technologie organique. L’un des enjeux de demain, pour réussir cette transition, est la formation. Il va falloir casser quelques idées reçues », explique Yann Frayssinet. « Aujourd’hui, beaucoup d’enseignants ne savent pas parler de la fertilisation organique, c’est quelque chose qui s’apprend sur le terrain », renchérit Lionnel Faber.

Alors que la filière s’est progressivement mise en ordre de marche face à la Loi Labbé et l’interdiction des produits phytosanitaires, la fertilisation semble être le prochain chantier prioritaire de la filière. A l’horizon 2027, la Loi Climat & Résilience pourrait bien redéfinir encore un peu plus les pratiques culturales sur les terrains de sport engazonnés. Reste à savoir si la transition se fera brusquement ou en douceur.

Corentin RICHARD

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