Wallonie : La vie sans phyto

Catégorie : Actualités

Depuis 2018, l’utilisation de produits phytosanitaires est interdite en Wallonie. Démunis au lendemain de cette décision, Jean-Marc Dokier, vice-président de l’association des greenkeepers de Belgique (GAB), et Christophe Descampe, directeur et greenkeeper du Golf de Rigenée, accompagnés de Valentine Godin, ont cherché et posé les premières pierres d’un monde sans phyto.

Le Golf de Rigenée a accueilli la première batterie de tests en Wallonie.

Alors que l’horizon 2025 se rapproche pour les intendants de terrains de sport engazonnés, certains en Europe vivent déjà dans un monde sans produits phytosanitaires. C’est notamment le cas, depuis 2018, de nos voisins wallons. Cinq ans auparavant, le couperet tombait et faisait l’office d’une véritable claque pour tous les greenkeepers et directeurs de golf en Wallonie. Aujourd’hui, la filière avance ses pions, tire des enseignements de ses premiers tests, et se retrouve malgré elle précurseur d’un mode d’entretien qui sera commun à toute l’Europe d’ici 2030. Car si en France, de nombreux projets se développent pour anticiper 2025, en Wallonie, les professionnels n’ont pas eu le droit à une période de transition.

Juin 2018, c’est un petit séisme qui vient de retentir dans la filière golfique wallonne. La région belge décide d’interdire en bonne et due forme l’utilisation des produits phytosanitaires, laissant les greenkeepers dans une vaste inconnue. La situation est encore plus complexe quand on précise que les normes des produits phytosanitaires sont gérées par le pouvoir fédéral (et non régional) en Belgique. Ainsi, si la Wallonie pensait pouvoir donner accès à des substances de base, à des produits agréés en agriculture biologique, elle se retrouve dans l’incapacité de le faire car le fédéral classe tous ces produits dans la case produits phytosanitaires. « Le fédéral nous autorise d’avoir certains produits en notre possession, mais le régional nous interdit leur application », résume Christophe Descampe, directeur et greenkeeper du Golf de Rigenée.

Le golf en Wallonie c’est :

  • 38 golfs 
  • Plus de 2300 ha
  • 50 % de surfaces engazonnées dédiées au jeu 
  • 50 % de milieux naturels faisant partie du patrimoine naturel du territoire francophone belge

 

Un saut dans l’inconnu désordonné

« Nous nous retrouvons, en juin 2018, démunis de tout », se rappelle Jean-Marc Dokier vice-président de l’association des greenkeepers de Belgique (GAB). « Personne n’a vu le mur arrivé, toute en opposition à ce qu’il se passe en France actuellement », ajoute-t-il. Il faut dire que si les premières rumeurs d’une interdiction des produits phytosanitaires remontent à 2013, elles semblaient totalement irréelles. Au lendemain de l’annonce, la filière est complètement désorientée. Les craintes sont remontées aux fédérations, mais le dialogue avec les autorités, lorsqu’il existe, reste stérile. Jean-Marc Dokier tente de trouver de l’aide, mais les industries se sont retirées de Belgique et le monde académique n’est pas accessible financièrement. L’aventure sera solitaire à défaut d’être solidaire.

Dans un contexte où les nouveaux produits fleurissent sur le marché, les golfs de Wallonie sautent dans l’inconnu et multiplient les tests, chacun de leur côté, en espérant trouver des alternatives aux produits désormais interdits. « Très vite, nous avons essayé beaucoup de choses, mais avec très peu de résultats pour un cout extrêmement élevé », constate Jean-Marc Dokier. Si chacun fait son mélange de son côté dans un premier temps, le responsable des greenkeepers belges francophones, à la tête du groupe de travail Greencare de l’Association Francophone de Golf (AFGolf), se rapproche en 2022 de la Fédération francophone belge de golf pour réaliser des tests afin de déterminer l’efficacité de chaque substance appliquée.

Le golf de Rigenée comme laboratoire

Pour cette première phase de testing, Christophe Descampe lui ouvre les portes de son golf à Rigenée et met à disposition un espace de 200 m², l’approche gree, pour réaliser des tests contre le Dollar Spot et la fusariose hivernale dans des conditions de green. Sur les 39 parcelles qui divisent le green, trois techniques ont été appliquées : l’enrichissement du substrat de sable avec des amendements de sol afin d’améliorer la porosité et la rétention d’éléments, l’augmentation biologique de micro-organismes indigènes et l’utilisation de substances naturelles pour maintenir le sol dans une zone redox basse en dessous de 300 mv.

La phase de testing au golf de Rigenéee :

  • 39 parcelles d’1 m²
  • 13 parcelles témoins sur lesquelles aucune substance n’est pulvérisée
  • 13 parcelles pulvérisées de substances naturelles
  • 13 parcelles pulvérisées de substances naturelles et préalablement amendées

 

« Nous avons très vite constaté que sur des sols amendés et travaillés, avec les mêmes substances, nous obtenions 60 % de réduction du Dollar Spot. Si en plus de cela nous travaillons sur les micro-organismes du sol, avec notamment une biodynamisation des bactéries indigènes, nous pouvons atteindre 80 % de réduction des dégâts. » Très vite, les greenkeepers comprennent que la solution ne passera pas par l’usage d’une substance mais par un ensemble d’actions à mettre en œuvre.

Parmi les substances testées, nous retrouvons le sulfate de fer. Il fait partie des premières alternatives vers lesquelles se sont tournés les greenkeepers belges en 2018. « C’est le seul produit que nous connaissons bien, estime Christophe Descampe. Il est efficace contre la fusariose et le dollar spot. Mais son application peut aboutir à la formation de couche brune (« accumulation ferrique »), causant une asphyxie du sol à cause de la formation d’une couche hydrophobe. Nous apprenons à l’utiliser de façon plus raisonnée. » Pour empêcher les accumulations ferriques, le greenkeeper combine l’utilisation de sulfate de fer à des agents oxygénant ou à des méthodes mécaniques.

La première étape, pour déterminer quelle quantité de sulfate de fer appliquer a été de quantifier la maladie au sein du golf. A l’aide de drones et de prises de vue aériennes, la surface touchée par les maladies a été calculée. « Nous avons d’abord montré qu’à partir du moment où l’on passe les 6 % de surface touchés par les maladies, ce n’était plus puttable. En 2018-2019 j’étais entre 7 et 8 %, maintenant je suis à 2-3 %. Les attaques sont localisées, mes greens ne sont pas tous touchés », précise Christophe Descampe.

L’internationalisation du projet

A l’issue de cette première année expérimentale, l’AFGolf dresse des premiers constats. « Nous savons aujourd’hui que la qualité variétale, les substances permettant d’activer les défenses naturelles de la plante et le travail du sol joueront un rôle très important », affirme Jean-Marc Dokier. L’une des principales conclusions du premier rapport est qu’une des causes principales de maladies sur les greens à Rigenée provient du substrat sableux qui ne retient pas les éléments chimiques et biologiques.

Mais l’AFGolf est consciente que ces tests ne sont représentatifs que d’un territoire dans une situation. L’échantillon est trop faible. Jean-Marc Dokier et Valentine Godin, membre du groupe de travail Greencare, répondent alors à un appel à projet du Royal&Ancient. Le projet wallon séduit l’organisme qui le considère en parfaite adéquation avec la stratégie Golf Course 2030. D’autres tests seront réalisés en 2023 en Belgique (5), en Suisse (3) et au Danemark (2) afin d’avoir une vision plus large grâce à la diversification des conditions de test.

 

Un véritable changement de paradigme

Si cette interdiction a été vécue brutalement en Wallonie, elle a offert aux greenkeepers une nouvelle perspective sur leur métier. « Je n’avais pas besoin de cela pour être passionné (rires). Mais je dormais un peu sur mon métier. J’ai commencé en 1988, j’estimais avoir une expérience conséquente. Mais la donne a totalement changé. J’ai eu l’impression d’avoir aucune année d’expérience, je n’avais pas de recul. C’est une phase passionnante ! » confie Christophe Descampe. Ce dernier a vu ses pratiques évoluer : il répand du sulfate de fer hebdomadairement (entre 18 et 50 kg/ha), n’utilise désormais que des engrais de pulvérisation, amende davantage son sol, etc. Les perspectives ont changé, son quotidien aussi. La marche en avant est lancée, et elle n’en est qu’à ses premiers pas, déjà très prometteurs.

Corentin RICHARD

Visitez nos
autres sites