Pourquoi les golfs ont un rôle clé à jouer pour les pollinisateurs ?

Publié le 7 août 2026 à 07h00

Catégorie : Pratiques

Rouage clé du fonctionnement des écosystèmes, les pollinisateurs se font de plus en plus rares. Un golf représente pourtant un environnement propice à leur développement. Il n’a pas besoin de créer énormément de nouveaux aménagements. Il peut surtout mieux gérer ce qu’il possède déjà, comme nous l’explique Tifenn Piedron, Chargée de projets Pollinisateurs et Animatrice de l’axe 3 du Plan national Pollinisateurs à l’Office pour les insectes et leur environnement (Opie).

Qu’est-ce qu’un pollinisateur ?

Fixées dans le sol, les plantes ne peuvent pas se déplacer pour assurer leur reproduction sexuée. Elles dépendent donc d’intermédiaires capables de transporter leur pollen d’une fleur à l’autre. Un pollinisateur est un insecte qui transporte involontairement des grains de pollen sur son corps lorsqu’il visite les fleurs pour se nourrir de nectar ou de pollen. En passant d’une fleur à l’autre, il permet ainsi la fécondation des plantes.

On pense souvent à l’abeille mellifère, domestiquée dans les ruches, mais il existe plus de 20 000 espèces d’insectes dits « pollinisateurs » en France : des papillons de jour et de nuit, des mouches comme les syrphes, des abeilles sauvages…

Dans certaines régions tropicales, d’autres animaux comme certains oiseaux contribuent à la pollinisation.

 

Quelle est leur importance dans nos écosystèmes ?

Si le vent et l’eau participent également au transport du pollen, les insectes en sont de loin les principaux vecteurs. Près de 90 % des plantes à fleurs dépendent des insectes pour leur pollinisation.

En Europe, 84 % des cultures destinées à notre alimentation (fruits, légumes, protéagineux…) dépendent au moins en partie des pollinisateurs. Ils contribuent ainsi à la production des aliments riches en vitamines et en nutriments essentiels à notre santé.

Les pollinisateurs façonnent aussi les paysages en assurant la reproduction des fleurs des prairies, des arbustes et des arbres. Sans eux, nos paysages seraient bien moins colorés et diversifiés, dominés par des plantes pollinisées par le vent, comme les graminées, les fougères ou les conifères.

Enfin, les pollinisateurs occupent une place essentielle dans le fonctionnement des écosystèmes. Ils constituent une source de nourriture pour de nombreuses espèces, notamment les oiseaux, les chauves-souris et les amphibiens, et représentent ainsi un maillon indispensable des chaînes alimentaires.

Pourquoi parle-t-on de déclin des pollinisateurs aujourd’hui ?

Le déclin des pollinisateurs est silencieux, mais il est extrêmement préoccupant, comme le montrent les nombreuses études scientifiques publiées ces dernières années. En seulement 30 ans, les trois quarts de la biomasse des insectes volants ont disparu dans nos régions. En Europe, 10 % des espèces d’abeilles et de papillons sont aujourd’hui menacées d’extinction. Ce déclin spectaculaire (en abondance et en diversité) est principalement lié aux activités humaines, qui détruisent, fragmentent et dégradent les habitats naturels, tout en les exposant à diverses formes de pollution.

 

Les golfs peuvent-ils réellement jouer un rôle dans leur conservation ?

Les golfs ont un impact sur des espaces de nature et, à ce titre, ont un rôle à jouer dans la préservation des pollinisateurs. Ils peuvent contribuer à enrayer localement le déclin de ces insectes en augmentant les surfaces qui répondent à leurs besoins vitaux.

 

Les golfs présentent-ils des caractéristiques favorables aux pollinisateurs ?

Les golfs disposent de vastes espaces qui bordent les parcours et offrent un fort potentiel pour accueillir la biodiversité. Ces zones sont soumises à moins de contraintes que les parcelles agricoles, puisqu’elles ne sont pas dédiées à une production. Le principal enjeu reste de préserver la qualité du jeu… et d’éviter que les balles ne disparaissent dans les hautes herbes !

 

Qu’est-ce que les intendants et greenkeepers peuvent mettre en place pour encourager l’installation des pollinisateurs sur leur parcours ?

La première étape consiste à identifier les surfaces les moins soumises aux contraintes du jeu (c’est-à-dire les zones peu ou pas concernées par le passage de joueurs et l’égarement des balles).

L’objectif est ensuite de « ménager plutôt qu’aménager » ces surfaces : autrement dit, adapter les pratiques de gestion afin de préserver les ressources florales existantes.

Il s’agit notamment de favoriser la végétation sauvage, qui s’installe souvent naturellement, et de raisonner les opérations de fauche ou de tonte afin de ne pas intervenir partout au même moment. Les pollinisateurs peuvent ainsi disposer en permanence de fleurs leur fournissant du nectar et du pollen sur l’ensemble du site.

 

Qu’apportent les pollinisateurs sur un parcours de golf ?

En favorisant les pollinisateurs, les golfs accueillent une flore sauvage plus diversifiée qui enrichit le paysage et rompt avec la monotonie des surfaces de gazon uniformes. Les joueurs peuvent ainsi profiter de parcours plus vivants, ponctués de fleurs champêtres aux couleurs variées, comme le lotier, les trèfles, les salicaires et les bleuets. Cette diversité végétale contribue également à renforcer l’identité paysagère du golf et à créer une expérience de jeu plus proche de la nature.

La présence de pollinisateurs témoigne aussi d’un fonctionnement écologique plus équilibré. En laissant davantage de place aux végétaux spontanés et en diversifiant les habitats, le parcours devient un refuge pour les insectes mais aussi pour les oiseaux et d’autres animaux qui dépendent de ces ressources.

Les pratiques favorables aux pollinisateurs contribuent par ailleurs à mieux adapter les golfs au changement climatique. Une gestion plus raisonnée des espaces permet notamment de réduire les besoins en eau, de limiter les interventions d’entretien et de préserver des zones de fraîcheur autour des surfaces de gazon tondu. Les espaces moins intensivement gérés peuvent également améliorer la résilience du parcours face aux épisodes de sécheresse et aux fortes chaleurs.

Ainsi, préserver les pollinisateurs ne consiste pas seulement à protéger des insectes : c’est une démarche qui participe à la qualité paysagère, à la durabilité de la gestion du golf et au maintien d’un écosystème plus riche et plus résilient.

 

Quelles erreurs sont fréquemment commises lorsqu’un gestionnaire souhaite favoriser les pollinisateurs ?

Lorsqu’ils souhaitent favoriser les pollinisateurs, les gestionnaires ont souvent le réflexe d’installer des ruches. Pourtant, cette démarche ne bénéficie qu’à une seule espèce : l’abeille mellifère, alors qu’il existe près de 1 000 espèces d’abeilles sauvages rien qu’en France. Ces abeilles nichent dans le sol, les tiges creuses ou encore dans le bois mort, où leurs larves se développent durant l’hiver.

Installer des ruches ne constitue donc pas une réponse adaptée à la préservation de l’ensemble des pollinisateurs. C’est un peu comme installer un poulailler pour protéger les oiseaux : on prend soin d’une espèce domestique, mais pas de la diversité des espèces sauvages. Pour préserver les pollinisateurs, il est bien plus efficace de leur offrir des ressources alimentaires et des habitats variés.

Une autre erreur fréquente consiste à privilégier des plantes horticoles très ornementales. Certaines fleurs doubles, comme les dahlias « en pompon », produisent peu, voire pas du tout, de nectar ou le rendent difficilement accessible. D’autres plantes exotiques fleurissent à des périodes qui ne correspondent pas aux besoins des pollinisateurs locaux. Très attractives par leurs couleurs, ces fleurs peuvent attirer les insectes sans leur offrir les ressources dont ils ont réellement besoin.

 

Les zones de jeu intensif sont-elles incompatibles avec les pollinisateurs ?

Si elles sont traitées chimiquement, les zones de jeu intensif sont incompatibles avec les pollinisateurs.

Si les insecticides sont par nature nocifs pour les insectes, les fongicides et les herbicides les impactent également. Les effets directs de ces produits sont la perte d’orientation, la fragilisation immunitaire ou encore les impacts sur le microbiote, qui conduisent les insectes à la mort ou à l’incapacité de se reproduire par exemple. Les effets indirects sont ceux qui aggravent la perte et la dégradation des habitats et des ressources indispensables pour les pollinisateurs (moins de fleurs sauvages).

 

Les pratiques de maintenance d’un golf (tontes, opérations mécaniques, etc) perturbent-elles les pollinisateurs ?

Oui, certaines pratiques de maintenance « classiques » peuvent perturber les pollinisateurs, notamment lorsqu’elles sont appliquées de manière systématique et à une fréquence élevée sur l’ensemble du site. Par exemple, des tontes répétées plusieurs fois par mois empêchent le développement des plantes à fleurs et réduisent les ressources alimentaires disponibles.

Un principe simple permet de comprendre cet impact : chaque zone fauchée ou tondue avant la floraison représente une source potentielle de nectar et de pollen qui disparaît.

L’entretien des arbustes et des arbres situés en bordure des pelouses joue également un rôle important. Selon les périodes et les méthodes utilisées, ces interventions peuvent soit perturber les pollinisateurs en supprimant des ressources ou des refuges, soit au contraire les favoriser en maintenant des habitats diversifiés et adaptés à leur cycle de vie.

 

Peut-on et faut-il adapter la maintenance aux pollinisateurs ? Si oui comment ?

Oui, il est tout à fait possible et souhaitable d’adapter les pratiques de maintenance en faveur des pollinisateurs. Les changements à mettre en œuvre sont souvent simples : il peut s’agir d’ajuster les fréquences de tonte, de favoriser la végétation spontanée ou encore de planifier les interventions en tenant compte des cycles de vie des insectes (par exemple en intervenant moins au pic de biodiversité du printemps, durant le mois de mai).

Le principal défi n’est généralement pas technique, mais lié à l’acceptation du changement, aussi bien par les gestionnaires que par les usagers. Pourtant, une fois ces nouvelles pratiques mises en place et leurs bénéfices expliqués et observés, les réticences diminuent souvent. Il devient alors difficile d’imaginer revenir à une gestion plus intensive.

 

Existe-t-il des aménagements simples et peu coûteux qui apportent rapidement des bénéfices ? Et au contraire des fausses bonnes idées ?

  • Créer des zones refuges pour la reproduction des pollinisateurs : Préserver ou aménager des micro-habitats tels que des tas de bois mort, des zones d’herbe laissées non fauchées pendant une année, des petits amas de pierres, des végétaux à tige creuse ou à moelle (sureau, fenouil…) ou encore des surfaces de sol nu. Ces éléments offrent des sites de nidification et de développement indispensables à de nombreuses espèces.

 

  • Préserver en priorité les berges des plans d’eau et des noues paysagères : la végétation des milieux humides et la fraîcheur qu’ils procurent constituent des habitats particulièrement favorables à de nombreux insectes. Ils accueillent notamment des libellules et d’autres prédateurs naturels des moustiques, tout en contribuant à la richesse écologique et à la beauté du site.

 

  • Conserver les arbres anciens et limiter les interventions : les vieux arbres sont des réservoirs de biodiversité. Leurs cavités, leur écorce, leur bois mort et leur houppier offrent des lieux de reproduction, d’alimentation, d’hibernation et de refuge à des milliers d’espèces. Leur taille ne devrait être réalisée qu’en cas de nécessité, après un diagnostic adéquat. Afin de les protéger et de sensibiliser les usagers à leur valeur écologique, il est possible d’installer des ganivelles dans un rayon d’environ trois mètres autour du tronc, accompagnées de panneaux présentant l’espèce, l’âge de l’arbre et son intérêt pour la biodiversité.

 

Si vous aviez trois conseils à donner à un greenkeeper, lesquels seraient-ils ?

  1. Identifier les secteurs : Réaliser un diagnostic du site afin de repérer les zones où l’accueil des pollinisateurs peut être amélioré sans nuire à la pratique du golf.
  2. Favoriser une flore locale et diversifiée : Laisser s’exprimer la végétation spontanée lorsque cela est possible, et compléter si nécessaire par des semis ou des plantations d’espèces locales. Veiller à offrir des floraisons étalées tout au long de la saison et à diversifier les strates de végétation (plantes herbacées, arbustes et arbres).
  3. Préserver des espaces de reproduction : Aménager des zones peu ou pas perturbées, avec des micro-habitats tels que des tas de bois mort, des secteurs d’herbe laissés non fauchés pendant une année, des amas de pierres ou des surfaces de sol nu. Ces milieux sont indispensables à la nidification et au cycle de vie de nombreuses espèces de pollinisateurs.

Enfin, pour inscrire ces actions dans la durée, il est essentiel d’élaborer un plan de gestion écologique. Celui-ci peut définir un zonage du site et préciser les modalités de gestion différenciée selon les secteurs : tonte régulière sur les zones de jeu, fauche tardive avec export de la biomasse sur certains espaces, fauche précoce sur d’autres, etc. Des structures spécialisées, comme l’Office pour les insectes et leur environnement (Opie), peuvent accompagner les gestionnaires dans cette démarche.

 

Corentin RICHARD

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