La parenthèse australienne de Thibault Dupas

Publié le 28 octobre 2022 à 07h00

Catégorie : Paroles d’experts

GSPH24 a interrogé des intendants de terrains français qui exercent ou ont exercé leur métier à l’étranger pour en apprendre davantage sur l’entretien des sols sportifs professionnels en dehors de l’Hexagone. Pour ce deuxième épisode, Thibault Dupas nous raconte ses trois années passées en Australie et notamment au Royal Melbourne Golf. Une parenthèse qui lui a fait découvrir un autre monde de l’entretien des terrains de golf, bien loin de la réalité française.

Bonjour Thibault, peux-tu te présenter ?

Je suis Thibault Dupas, j’ai 31 ans. Je suis parti pendant 3 ans en Australie de 2018 à 2021. Depuis 2015 je travaille dans le milieu du greenkeeping. Lorsque je me suis inscrit à la formation d’intendant de terrain de golf à Dunkerque en 2016, j’avais déjà une expérience de 2 ans en tant que jardinier. J’ai commencé pendant un an au golf de Marivaux dans l’Essonne. Dans le cadre d’une formation de directeur de golf, j’ai eu l’occasion de découvrir tous les métiers du golf à Marivaux (practice-man, restauration, commissaire de parcours, etc) et j’y ai surtout découvert le métier de jardinier. Puis je suis parti une année au golf du Stade Français Courson (91) avant d’intégrer la formation à Dunkerque. Durant celle-ci, j’ai travaillé pendant 2 ans au golf de Saint-Cloud. En septembre 2018, j’ai participé à la Ryder Cup au Golf National. Quelques jours après la compétition, j’étais dans l’avion direction l’Australie.

Pourquoi être parti en Australie ?

 

C’est un pays qui fait rêver tout le monde. J’avais envie de travailler et de voyager. Il y avait aussi beaucoup de faciliter pour partir en Australie. Le gouvernement australien délivre des visas d’un an qui sont assez faciles à obtenir. Je me suis dit que c’était le moment où jamais d’y aller. Durant l’été qui a précédé, j’ai postulé dans des golfs de la région de Melbourne qui a un climat assez similaire à l’Europe (très chaud l’été, doux l’hiver). Je souhaitais avoir une expérience qui pourrait me servir à mon retour en Europe. Le Royal Melbourne Golf Club, premier golf australien, m’a embauché pendant 6 mois en tant que jardinier saisonnier.
Ce qu’il faut savoir en Australie, c’est que pour prolonger son visa d’une deuxième année, il faut travailler 88 jours dans une ferme. Je l’ai prolongé d’une année, durant laquelle j’ai pu continuer mon expérience au Royal Melbourne Golf Club durant 6 mois.
Puis le Covid est arrivé. J’ai eu la chance de garder mon travail et d’être prolongé deux mois. J’ai par la suite travaillé 4 mois au Metropolitan Golf Club puis 4 mois au Western Australia Golf Club, ma dernière expérience en Australie.

Peux-tu présenter le golf dans lequel tu as travaillé ?

Ma principale expérience a duré un an au Royal Melbourne Golf Club (deux expériences de 6 mois), le premier golf d’Australie. Il s’agit d’un golf 36 trous situé dans la banlieue sud-est de Melbourne. Son parcours West a notamment été classé 5e plus beau parcours du monde en 2018 par Golf Digest et 7e par Golf Planet. Il a été le premier golf hors Etats-Unis à accueillir la Presidents Cup en 1998 avant de l’accueillir à nouveau en 2011 et 2019.

Dès tes premiers jours, qu’est ce qui t’a frappé en termes d’entretien des golfs dans ce nouveau pays ?

Le jour où je suis arrivé, le parc matériel m’a choqué. L’atelier faisait la taille d’un stade de foot ! Il y avait toutes les gammes de tracteurs John Deere, 22 simplex, 30 véhicules de transport, 9 tondeuses à fairway, 4 pulvérisateurs… C’était énorme ! Tout était parfaitement rangé. C’était démesuré comparé à ce que j’avais connu. La taille de leur station de pompage et de leur bassin de rétention m’ont aussi impressionné.

 

Quelles différences avec la France as-tu pu constater au niveau de l’entretien ?

La législation du travail est totalement différente. En Australie, on peut se retrouver à enchainer 28 jours de travail sans repos ou à faire plus de 14 h dans une journée. Mais quand on fait des heures supplémentaires, elles sont très bien payées ! Lorsque l’on travaille beaucoup, les salaires peuvent être incroyables pour un jardinier saisonnier !

Les Australiens sont un peu en retard au niveau écologique dans leurs pratiques d’entretien. Ils sont plutôt à l’américaine. Leur local phyto est gigantesque. Ils luttent quotidiennement contre le paturin annuel. Chaque brin de paturin qui apparait doit être enlevé du parcours. C’est la première mission que j’ai eue. Je devais appliquer un spray manuellement sur chaque brin de paturin sur les greens, fairways, départs ; ce qui était pénible et laborieux. Mais c’est de cette façon qu’ils obtiennent des surfaces de jeu mono-graminée. Les greens sont en agrostis pures, les tours de green et avant-green en fétuques pures et les fairways en couch-grass (cynodon). Chaque surface de jeu est uniforme, cela donne des couleurs incroyables.
C’est magnifique à voir, mais on se dit que c’est quand même fou la quantité de produits qu’ils utilisent au quotidien. Toutes les deux semaines un fongicide est appliqué en prévention contre le pythium, puisqu’il s’agit d’une région humide. Ils utilisent beaucoup d’insecticides et d’agents mouillants. Tous les jours il y avait quelqu’un sur le parcours avec un pulvérisateur.

Pour qu’il n’y ait pas de paturin annuel, ils n’aèrent pas les surfaces de jeu. Ils ont la chance d’être sur une surface de sable fin et compact qui donne une fermeté au parcours sans égal selon moi. J’ai vu des balles rebondir à hauteur de bassin ! On est sur une fermeté et une rapidité des greens extrêmes. La hauteur de tonte est fixée à 2,2 mm sur les greens alors qu’en Europe on descend rarement en dessous des 3 mm, sauf en période de compétition et sur une courte période d’une semaine maximum.

 

Quelles opérations mécaniques étaient effectuées ?

Les Australiens ont une technique particulière pour défeutrer les greens. Tous les 10 ans, quelques greens sont déplaqués sur un rythme de 3-4 greens par an. Les fines plaques de gazon sont mises de côté avant de retirer le feutre. Un nouveau sable est ensuite épandu et le green est replaqué. Ils ne carottent pas les greens pour enlever le feutre, ils ne sablent pas non plus. Ils n’ont aucun problème de drainage.

Pour les fairways, ils profitent de la dormance du cynodon en hiver pour disperser du Roundup. Le paturin est tué tandis que le cynodon, en dormance, n’assimile pas le produit. C’est une méthode très efficace mais pas du tout éco-responsable.

Les seules opérations mécaniques est effectuée sur les fairways. Le cynodon a la particularité d’être une graminée rampante qui produit des stolons, organe végétal de multiplication végétative, ce qui crée une sorte de tapis végétal semblable à de la moquette. Si le feutre n’est pas extrait une fois par an, c’est très compliqué. Le tapis végétal était scalpé avant l’aération afin de retirer tout ce qui avait proliféré au-dessus du sol. Après un carottage, il n’y a pas besoin de sabler, simplement de casser les carottes en les brossant pour les faire réintégrer le sol. Nous y passions 1 semaine sur chaque parcours, il n’y avait plus un brin de gazon sur les fairways et deux semaines plus tard le gazon avait repris.

 

Qu’en était-il de la fertilisation et de l’arrosage ?

Il y avait un plan de fertilisation, mais il était tenu secret. Les managers ne nous dévoilaient pas tout. Le cynodon demande très peu de fertilisation et peu d’eau. La fertilisation était très pauvre au niveau des greens. Nous utilisions beaucoup d’agents mouillants pour retenir l’eau sur des surfaces qui sèchent très vite. Nous arrosions principalement manuellement. Il y avait pourtant un arrosage automatique sur les greens mais il n’était jamais utilisé. Chaque jour, 8 à 10 personnes arrosaient les greens à la main toute la journée ou ciblaient uniquement les dry-patchs. En décembre 2019 se tenait la Presidents Cup au Royal Melbourne. A cette occasion, le taux d’humidité recensé des greens était de l’ordre de 5 à 6 % sur les zones les plus sèches. Le reste était autour des 10 %. En Europe, nous sommes en sécurité à 14 %, en dessous c’est plus compliqué. Sous les 10 %, la zone en question va mettre plus de temps à se régénérer. C’est notamment pour cette raison que leurs greens sont extrêmement fermes. La différence s’explique au niveau des graminées : l’agrostis supporte mieux un coup de chaud que le paturin, absent des surfaces en Australie mais présent sur 70 % de la surface en France. Concernant les fairways, nous utilisions un arrosage automatique Toro, les roughs étaient quant à eux laissés à l’abandon.

 

Quel impact a eu le Covid dans votre travail ?

Les golfs étaient fermés aux membres mais nous avions le droit de travailler comme nous étions à l’extérieur. Notre équipe, qui comporte au total une quarantaine de jardiniers, a été scindée en deux. Nous travaillions une semaine sur deux. De cette façon, même s’il y avait un cas et qu’une équipe devait s’isoler, l’autre pouvait prendre le relais. Il y avait évidemment des gestes barrières à respecter et nous devions laver les machines et véhicules à chaque utilisation. Nous avons eu trois mois difficiles puis la situation s’est rapidement calmée. Nous avons profité de la fermeture des parcours pour prendre de l’avance sur le programme de rénovation des greens, les fairways ont été aérés une deuxième fois.

 

Comment s’est passé votre retour en France ?

C’était difficile pour moi car j’avais prévu de rester mais le covid a rendu les choses différentes. Il fallait redescendre sur terre. J’avais enchaîné la Ryder Cup avec une équipe de 180 jardiniers avec les bénévoles puis mon passage au Royal Melbourne ou nous étions plus de quarante… Dès mon retour en France il a fallu se réadapter à la législation du travail française, c’était assez frustrant mais c’est comme ça. Le retour à la réalité de l’entretien d’un golf normal comparé à un golf Top 5 Monde a été difficile. Mais une fois la frustration passée, c’est un plaisir d’être de retour à la maison. Il faut garder à l’esprit que ce sont des choses exceptionnelles qui se passent dans ces golfs aux moyens illimités, ce n’est pas adaptable partout. Il ne faut pas perdre de vue que la réalité du golf français est différente écologiquement. Tout n’est pas à prendre ailleurs.

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